Ce samedi 11 février 2023 s’est tenue la 37e édition de la cérémonie des Goya, l’équivalent espagnol des César français. Cette édition a battu un record de présence féminine parmi les nominations mais Carla Simón et son film Nos Soleils sont repartis bredouilles.
40% de femmes et de 60% d’hommes parmi les nominé·es aux Goya 2023. Même si elles restent moins nombreuses que les hommes, l’association des femmes cinéastes se réjouit de ces chiffres. Entre les nominations à la meilleure réalisation (3 hommes, 2 femmes) et à la meilleure adaptation (3 femmes, 2 hommes), la parité était respectée. Cependant, l’actrice Aitana Sanchez-Gijón déclarait avant la cérémonie que s’il y avait des raisons de se réjouir, il était important de préciser que « le pourcentage est encore très en dessous ». Au moment de récupérer son Goya de meilleure actrice pour un second rôle dans Cinco Lobitos, l’actrice Susi Sánchez, a également ajouté qu’il restait encore beaucoup à faire et qu’il en allait de la responsabilité de tous. Et s’adressant aux hommes : « Nous avons besoin d’ouvrir plus de portes et nous ne pouvons pas les ouvrir toutes seules. Nous sommes la moitié, et l’autre moitié c’est vous compagnons. […] On nous a ouvert seulement les portes de la cuisine et de la chambre. Nous avons beaucoup à offrir, et nous voulons le faire à vos côtés ».
Côté nominations, 4 films étaient considérés comme favoris dont deux réalisés par des hommes et deux par des femmes. C’est As Bestas de Rodrigo Sorogoyen qui comptabilisait le plus de nominations (17), suivi de très près par Modelo 77 d’Alberto Rodríguez (16). En troisième position ex-aequo se retrouvaient les films des réalisatrices : Nos Soleils de Carla Simón et Cinco Lobitos de Alauda Ruiz de Azúa, avec 11 nominations chacun. Pour les récompenses, l’ordre a été plutôt bien respecté en faisant de As Bestas le grand gagnant de la soirée avec 9 Goya, suivi par Modelo 77 qui a remporté 5 Goya sur 16.
Mais la véritable surprise a été l’absence totale de récompense pour Nos Soleils de Carla Simón. En effet, ce film qui avait notamment remporté l’Ours d’Or à la Berlinale en février 2022 (lire : LES RÉALISATRICES TRIOMPHENT AU FESTIVAL DE BERLIN) et avait été choisi pour représenter l’Espagne aux Oscar 2023, est reparti bredouille alors même qu’il était nominé dans 11 catégories. Rappelons que sa réalisatrice Carla Simón avait été récompensée il y a quelques semaines à Saragosse en recevant le Prix Feroz de la meilleure réalisation (lire : CINÉMA ESPAGNOL : BIENTÔT DES QUOTAS D’HOMMES ?)
L’autre favori était Cinco Lobitos, un très beau film sur la maternité. Sur 11 nominations, le film a remporté 3 Goya (meilleure actrice pour Laia Costa, meilleure actrice dans un second rôle pour Susi Sánchez et meilleure adaptation pour sa réalisatrice et scénariste Alauda Ruiz de Azúa).
Un mot quand même sur le grand gagnant de la soirée, As Bestas, réalisé par Rodrigo Sorogoyen, un film qui a enregistré en France près de 330.000 entrées. Parmi les 17 nominations aux Goya pour ce film, 4 français·es étaient nominé·es : Denis Ménochet dans la catégorie meilleur acteur, Marina Foïs pour la meilleure actrice, Marie Colomb pour la meilleure actrice dans un second rôle et Olivier Arson pour la musique. Si Marina Foïs et Marie Colomb sont reparties sans la statuette, Olivier Arson a remporté le Goya de meilleure musique originale et Denis Ménochet celui de meilleur acteur.
Deux autres événements ont marqué cette soirée des Goya. Tout d’abord, l’hommage au grand cinéaste Carlos Saura, décédé la veille de la cérémonie et qui devait recevoir le Goya d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. Puis, après Cate Blanchett l’an passé, c’est la Française Juliette Binoche qui a reçu le Goya international des mains d’Isabel Coixet qui l’avait dirigée en 2015 dans Personne n’attend la nuit (film aux 4 Goya). C’est la deuxième année d’existence de ce prix récompensant les professionnel·les qui contribuent au cinéma en tant qu’art réunissant la culture et les spectateur·trices du monde entier.
Cette même Isabelle Coixet (détentrice de 8 Goya) a d’ailleurs fait sensation avec sa tenue de soirée. Dans un post Instagram, publié quelques heures avant la cérémonie, elle s’en expliquait : « Aujourd’hui, on a pas arrêté de me demander « quel créateur je vais porter ce soir ». Pour être honnête, je vais porter une veste noire achetée dans une boutique de seconde main (15 euros), peinte par @elenza représentant le visage de Masha Amini et l’écriture Women Life Freedom. […] Et je porte une veste de seconde main car il ne faut pas oublier que l’important ce n’est pas le tapis rouge, les vêtements, les marques, le « glamour », le maquillage, les apparences : l’important c’est ce que nous faisons, ce que nous projetons sur l’écran. Pour le reste… Ceux qui aiment, génial et pour les autres, ce n’est pas grave. Ne nous créons pas des obligations superflues ni plus de pression qu’il n’y en a. Détendons-nous un petit peu. Ou beaucoup. »
La cinéaste était d’ailleurs nominée dans la catégorie « Meilleure documentaire » avec Sostre Groc (disponible ici gratuitement depuis l’Espagne), un excellent documentaire sur la dénonciation d’agressions sexuelles. Le directeur et professeur d’une troupe de théâtre de Lérida avait été accusé en 2018 par plusieurs de ses anciennes élèves qu’il avait agressées entre 2001 et 2008 alors qu’elles étaient mineures. Malgré la prescription de cette affaire, d’autres élèves ont pu parler et sortir de ce silence. Ce documentaire d’Isabel Coixet était en compétition avec quatre autres dont un réalisé par Laura Hojman : Aux femmes d’Espagne. María Lejárraga. Ce dernier relate brillamment la vie et l’oeuvre de l’autrice et féministe espagnole María Lejarrága (1874-1974). Celle-ci avait notamment triomphé à l’époque à Broadway sous le pseudonyme de Gregorio Martínez Sierra, qui n’était autre que le nom de son mari, sous lequel elle a publié une très grande partie de ses oeuvres. Ces deux documentaires n’ont pas reçu de récompense lors de cette cérémonie mais espérons que nous puissions les découvrir prochainement en France.