Dans un premier film courageux sur la complexité des mécanismes de l’inceste, la jeune Cassandre se libère du joug familial. Porté par un élan vital communicatif, mais aussi par l’humour et la lucidité, le film d’Hélène Merlin devrait être au programme de tous les lycées.

La photo de famille est floue. Enfin, pas tout à fait : Cassandre, 14 ans, debout au premier rang devant ses parents et son grand frère, est nette. Et elle ne sourit pas.
C’est l’été 1998, Cassandre reprend ses cours d’équitation ; tandis que son frère, revenu des Etats-Unis avec des dreadlocks et le goût du rap, doit trouver un boulot. Leur mère se ballade tout le temps à poil et déteste cuisiner, leur militaire de père arpente le manoir dont il régule les horaires des repas à la minute et les dépenses au centime près. Il fait chaud, la piscine est bienvenue y compris les soirs d’orage. Il fait chaud, le grand frère a changé et s’approche beaucoup trop près de Cassandre.
L’adolescente replongée dans sa famille dysfonctionnelle va affronter les attaques de son frère comme un brave petit soldat, les devançant même parfois. Le centre équestre où elle passe ses journées, avec un moniteur d’équitation apaisant et une jeune palefrenière lumineuse, est sa seule porte de sortie.
Cassandre va-t-elle parler ? Dans la mythologie grecque, Apollon lui a donné le talent de prédire l’avenir si elle s’offrait à lui. Mais comme Cassandre s’est refusée, Apollon a décidé que ses prédictions ne seraient jamais crues. Surgit alors dans ces vacances de la fin des années 90, la figure intemporelle de la jeune fille clairvoyante dont la parole n’est pas entendue parce qu’elle dérange.
Fort heureusement, la jeune cinéaste a le talent de la nuance. Elle dénonce sans équivoque l’inceste intrafamilial, mais aide aussi à comprendre. Sa mise en scène inventive évoque la dissociation traumatique par des ralentis ou des projections sur des corps immobiles, décale le propos grâce à des interludes poétiques où une petite marionnette danse en robe blanche dans la nuit. Chaque personnage a ses raisons, aucun n’est condamnable à cent pour cent. Un grand bravo à tout le casting, notamment à Florent Lesieur qui incarne Philippe, frère à la gueule d’ange, faussement stupide et innocemment manipulateur.
Avant même sa sortie en salle, « Cassandre » a reçu beaucoup de prix dans des festivals, notamment de la part du public jeune, lycéen.n.es et étudiant.e.s. Grâce à ce premier film puissant, la voix de Cassandre est enfin entendue.
Cassandre d’Hélène Merlin (fiction, 1h42) scénario écrit en collaboration avec Clara Bourreau et Anne-Claire Jaulin, avec Billie Blain, Zabou Breitman, Eric Ruf ; Guillaume Gouix, Florent Lesieur, produit par Une Fille Productions, distribué par Zinc, en salles le 2 avril 2025.
Qui est Hélène Merlin ?
Elle ne cache pas que le sujet de son premier film est en grande partie autobiographique. Hélène Merlin a en commun avec son héroïne l’amour de l’équitation, des yeux noisette et une grande énergie. Réalisatrice et comédienne, elle a également été reporter pigiste pour Radio France et médiatrice culturelle. Militante féministe, avec « Cassandre », elle interroge sa propre expérience mais aussi tout un système : « Le sous-titre (Cassandre ou la mécanique des fluides), précise que c’est le système dans lequel Cassandre se trouve piégée que l’on va découvrir. La famille est la plus petite unité sociale et résonne avec le fonctionnement de la société tout entière. » explique-t-elle dans le dossier de presse. Le film se déroule en 1998, il n’y a pas si longtemps donc, dans une petite famille dont les parents ont grandi après la seconde guerre, puis vécu mai 68 : « chaque génération subit les séismes politiques ou intimes déclenchés par la génération précédente » rappelle la cinéaste, « la société, comme les parents du film, imposent un climat incestuel, sexiste et misogyne, via la publicité notamment, avec une absence de frontière entre l’intime et le public. »
Q