
Rassemblement pour les femmes autochtones disparues. Québec, octobre 2015. Par davidcwong888
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Une semaine après l’annonce d’une enquête nationale sur les 1 200 femmes autochtones disparues ou assassinées au Canada depuis les années 80, l’association Femmes Autochtones au Québec publie un rapport inédit. Explications avec Alana Boileau, une de ses auteures.
Le 8 décembre, le gouvernement canadien annonçait le lancement d’une enquête nationale sur les 1 200 femmes autochtones disparues ou assassinées depuis les années 80. « L’inaction est terminée », déclarait alors Carolyn Bennett, la ministre des Affaires autochtones et du Nord. Jusqu’ici le gouvernement conservateur de Stephen Harper refusait toute investigation mais Justin Trudeau, le nouveau Premier ministre libéral, en avait fait une promesse électorale. « Nous avons fait de cette enquête une priorité pour notre gouvernement parce que ceux qui ont été touchés par cette tragédie nationale ont suffisamment attendu », déclarait le Premier ministre devant les chefs des Premières nations réunis.
Une décision forte qui se concrétisera en plusieurs étapes. Le gouvernement a décidé de rencontrer « immédiatement » les proches des victimes, les associations, afin de définir « les paramètres de l’enquête ». Interrogée par Les Nouvelles NEWS, l’association des Femmes Autochtones au Québec (FAQ) s’est félicitée de cette avancée : « On était bien heureuses de constater que les familles étaient mises en avant, que leur voix étaient priorisées, et que, pendant la période de consultation, on allait aussi écouter la voix des organisations nationales et provinciales comme la nôtre. Pour l’instant, on est très heureuses du déroulement du processus. »
Et justement, lundi 14 décembre, Femmes Autochtones au Québec publiait le premier rapport complet sur le sujet, mettant en avant les paroles des familles victimes, le poids de l’histoire coloniale, la méfiance des autochtones à l’égard des policier.ère.s, les abus… Des éléments de contexte nécessaires pour comprendre ce processus de disparitions et d’assassinats. De fait, les femmes autochtones, 4% de la population féminine canadienne, représentent 16% des femmes assassinées au Canada entre 1980 et 2012. Proportionnellement, elles sont donc 4 fois plus victimes que le reste de la population féminine.
Vivianne Michel, présidente de FAQ, indiquait que « les femmes autochtones sont doublement marginalisées, elles le sont en tant que femmes dans leur communauté et en tant qu’autochtones dans la société. » Et Alana Boileau, une des auteures du rapport, coordinatrice Justice et Sécurité publique chez FAQ, de souligner : « Elles vivent la discrimination comme le vivent les femmes en général dans la société québécoise, souvent d’une intensité plus élevée, elles doivent faire face à des délits plus graves à cause de leur identité autochtone ».
Du poids de l’histoire à la méfiance envers les autorités
Partant de ce constat, l’association a essayé de comprendre le poids du passé sur les assassinats et disparitions. L’étude nommée « Debout et solidaires » démontre que cette « chaîne de disparitions est directement liée aux politiques d’assimilation et d’effacement orchestrées par les gouvernements du Canada et du Québec ».
Là aussi le gouvernement de Justin Trudeau a reconnu ses torts, levé des tabous et établi des bases sereines pour la suite. « Nous reconnaissons qu’un certain nombre de facteurs, comme le racisme, la marginalisation, le sexisme et la pauvreté, ont contribué à l’évolution de la tragédie des femmes et des filles autochtones disparues et assassinées », a déclaré Patty Hajdu, ministre de la Condition féminine.
Pour la seule région du Québec, la Gendarmerie Royale du Canada compte au moins 46 homicides de femmes autochtones. Un chiffre largement sous-estimé, juge l’association qui explique qu’une « idéologie de l’effacement est à l’oeuvre depuis le début de la colonisation ». « Vol progressif de leurs vastes territoires », placement des jeunes autochtones dans des foyers – « 10% des jeunes placés par les services sociaux sont Autochtones alors qu’ils ne représentent que 2% de la population québécoise », ont « contribué à brimer leur enfance, faire taire leur langue, étouffer leur spiritualité et coutumes et sévèrement affecter leur habiletés parentales ».
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Récemment plusieurs femmes autochtones ont dénoncé à visage découvert les abus sexuels dont elles ont été victimes de la part de policiers de la Sûreté du Québec dans la région du Val-d’Or. Un contexte lourd, une méfiance grandissante envers les autorités qui n’aident pas les femmes en danger. « Ainsi, les femmes autochtones vivant dans une situation où elles auraient besoin d’aide, comme une relation avec un conjoint violent, peuvent choisir de ne pas demander d’aide de peur de faire l’objet d’un signalement à la DPJ. Cette menace accentue leur vulnérabilité et celle de leurs enfants », souligne l’étude.
Pour sortir de ce cercle vicieux, les solutions manquent. Les familles autochtones, souvent entassées dans des petites maisons, vivent une crise du logement qui exacerbe les tensions, les violences et les dépendances, à l’alcool essentiellement. Mais lorsque les femmes tentent d’échapper à ce contexte, elles se heurtent à la difficulté financière de trouver un logement abordable en ville, combiné au racisme latent des propriétaires. Peu d’issues, donc, pour ces femmes en difficulté. « Trois freins empêchent les femmes de recourir aux services existants : la honte, le souci de confidentialité et le manque d’adaptation des services à leurs réalités. »
Communication, sensibilisation, prévention
Comprendre le passé, les facteurs qui ont mené à cette « escalade de violences et de vulnérabilités », voilà l’enjeu de l’enquête. Il s’agit en effet de trouver des solutions concrètes. Le rapport préconise surtout de donner la parole aux victimes afin de sortir du silence, de lever le tabou sur le phénomène, de soutenir les familles, de leur fournir « une occasion de partager leurs expériences et de s’entraider ».
Nombre de familles ont rapporté leur difficulté à communiquer avec les enquêteurs dans la recherche de leur femme, de leur fille, disparues ou assassinées. Celles qui demandent de l’aide ne sont pas toujours prises en charge. Une intervenante en milieu urbain témoigne de l’attitude « culpabilisante ou moralisatrice » de certains intervenants : « Elle est arrivée à l’hôpital, elle était en état de choc, et elle dit : “J’ai été violée”. Et elle sent l’alcool. Et c’est comme… ils ne les prennent pas au sérieux ».
A cet égard, l’étude préconise de favoriser la collaboration entre les milieux autochtones et non-autochtones et « accroître la sensibilisation et l’éducation des Autochtones et des non-autochtones quant à la place des femmes autochtones dans l’histoire et le monde autochtone contemporain ».
« C’est un sujet au cœur de la survie de la population autochtone »
Alana Boileau, interviewée par Les Nouvelles NEWS, résume : « Ce qu’on veut, c’est que le gouvernement travaille sur la prévention de la violence, qu’il y ait une amélioration des services disponibles pour les femmes autochtones, que les services soient mieux adaptés à leurs besoins, qu’il y ait une meilleure concertation et collaboration entre les services et les autochtones. Ce qu’on espère c’est qu’il n’y ait plus de femmes autochtones disparues ou assassinées. On espère que les femmes autochtones pourront vivre dans un monde dans lequel elles sont en sécurité ».
Pour la suite, elle espère que le gouvernement « tiendra compte de ce rapport au sein de la commission d’enquête nationale parce qu’elle porte la voix de personnes qui sont touchées par cet enjeu ». Cela faisait plus de 40 ans que les associations et les autochtones attendaient et demandaient cette enquête : « C’était très décourageant mais je constate que dans ce milieu, il y a toujours de l’espoir, que les femmes sont fortes, qu’elles croient vraiment en un avenir meilleur pour les prochaines générations, pour leurs petits-enfants et arrières petit-enfants. C’est un sujet au cœur de la survie de la population autochtone. »