200 hommes ont élaboré « une feuille de route» pour « en finir avec la domination masculine » suite à l’ouverture du procès des viols de Mazan. Un engagement nécessaire mais incomplet. Des soutiens financiers aux associations féministes et une lutte pour un projet politique féministe seraient bienvenus.
« L’affaire Pelicot nous l’a prouvé, la violence masculine n’est pas une affaire de monstres, c’est une affaire d’hommes, de monsieur Tout-le-Monde. » C’est le constat tiré par l’essayiste Morgan N. Lucas dans une tribune publiée le 21 septembre dans Libération. 200 hommes, dont l’écrivain Gaël Faye, l’humoriste Waly Dia, le médecin Martin Winckler, le chanteur Eddy de Pretto ou encore le journaliste Mathieu Palain, se joignent à lui pour « en finir avec la domination masculine ». En mai dernier, lors d’une interview sur France Inter, l’acteur Vincent Lindon demandait déjà « une feuille de route » aux féministes pour être un allié de la cause des femmes. La voici. Une tribune qui n’a pas été rédigée par des femmes (enfin !)
Vers la fin du #NotAllMen ?
Suite au retentissement médiatique du procès Pélicot, le #NotAllMen (#pastousleshommes) a pullulé sur les réseaux sociaux. Un hashtag brandit en majorité par des hommes sur les réseaux sociaux qui craignaient une généralisation. Or, « dire ‘tous les hommes’, c’est parler de violences systémiques perpétrées par tous les hommes, parce que tous les hommes, sans exception, bénéficient d’un système qui domine les femmes. Et puisque nous sommes tous le problème, nous pouvons tous faire partie de la solution » rétorque Morgan N. Lucas à ce hashtag.
« Sept ans après le début de #MeToo, où en sommes-nous ? Qu’avons-nous appris ? Comment nous sommes-nous positionnés ? Où sommes-nous lorsque nos potes, nos collègues, nos frères ont des comportements ou des propos sexistes ? Où sommes-nous lorsque les femmes sont agressées ? Sans doute occupés à questionner la crédibilité de la victime, tout en affirmant que «pas tous les hommes», encore moins nous, s’interrogent à l’unisson les 200 signataires, avant de poursuivre : Les «not all men» ne servent qu’à vous rassurer vous, pas elles. Il ne suffit pas de dire «moi je ne suis pas comme tous les hommes», ici les mots n’ont aucune valeur face à l’ampleur des violences. Aucune tant qu’ils ne sont pas suivis d’actions concrètes et quotidiennes. »
Dans cette feuille de route, 10 propositions, parmi lesquelles : reconnaître le système de la domination masculine et les privilèges dont bénéficient les hommes, comprendre que « la violence masculine est une réalité systémique », mettre fin aux boys club et arrêter de protéger les agresseurs, s’éloigner d’une vision androcentrée de la société, respecter le corps des femmes et leurs choix, cesser le mansplaining incessant et réinventer une masculinité détachée du modèle viril.
La lutte contre les VSS n’est pas qu’une affaire de femmes
En mai dernier, Judith Godrèche déplorait le manque de soutien de ses confrères du cinéma au mouvement MeToo et leur silence. « Ce n’est pas possible de n’avoir que des femmes qui parlent. Toutes les femmes attendent », déplorait-elle au micro de France Inter.
Il semble que ce moment soit arrivé. Le 13 septembre, soit une semaine avant la publication de la tribune de Morgan N. Lucas, le journaliste Karim Rissouli a publié une vidéo sur Instagram dans laquelle il partage sa sidération face aux atrocités du procès des viols de Mazan mais surtout face à la banalité des profils des accusés : « J’ai mal au bide en tant qu’homme ». Il invite alors les hommes à accompagner ce moment de bascule et à participer à cette prise de conscience collective.
Avec cette nouvelle tribune, les signataires affirment, eux aussi, leur position d’alliés à la libération féministe… ou, en tout cas, de « cesser de leur mettre des bâtons dans les roues ». Une contribution nécessaire puisqu’à chaque fois que les femmes se battent pour des avancées sociales, l’ensemble de la société en bénéficie.
« Tous les hommes sont concernés »
Si les féministes portent ces revendications hauts et forts depuis longtemps, c’est la première fois que plusieurs centaines d’hommes s’en emparent. Suite à la publication de la feuille de route de Morgan N. Lucas, la philosophe Camille Froidevaux-Metterie se réjouit sur X de cette initiative masculine féministe : « Peut-être le début de la fin du #NotAllMen ! ». Elle ajoute dans un autre post : « J’étais hier soir sur France Inter pour dire et redire que les hommes, tous les hommes, sont concernés par le procès des viols de Mazan. Ils doivent sortir du silence et de l’inaction pour rejoindre la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. ».
Hypocrite ?
Cependant, les réactions sont loin d’être toutes aussi enthousiastes. Sur Instagram, l’essayiste Valérie Rey-Robert dénonce l’hypocrisie de cette tribune. Après avoir extrait un passage de la tribune – « Faisons tout ceci en silence, sans le crier sur tous les toits, sans attendre des applaudissements ou des félicitations » -, elle écrit : « Voici un passage de La Tribune d’hommes dans Libération, les tenants d’une nouvelle masculinité en mode « yes all men sauf nous ». Des pitres. Les harceleurs et agresseurs qui ont signé on vous voit. » Caroline De Haas se dit, de son côté, « très (très) mal à l’aise » car, entre autres raisons : « Chaque fois qu’une initiative féministe est lancée ou partagée par des hommes, on trouve dans le lot des personnes violentes qui voient ici un moyen d’assurer leur impunité ». L’acteur et réalisateur Gilles Lellouche fait partie des signataires pointés du doigt pour avoir apporté son soutien à Roman Polanski, qui avait plaidé coupable du viol d’une adolescente de 13 ans en 1977 avant de s’enfuir des États-Unis et de se réfugier en France afin d’éviter la condamnation, lorsqu’il avait été nommé président des César en 2017.
De la prise de conscience individuelle au projet politique féministe
Le procès des viols de Mazan marque une bascule dans la lutte contre les violences sexuelles en France. La tribune publiée dans Libération entend accompagner ce tournant et encourager une prise de conscience collective des hommes. Sur le plateau de l’émission C À vous du 23 septembre, l’humoriste Waly Dia, signataire, le dit : « On participe, on relaie un message qui est extrêmement exprimé par les militantes féministes. Nous, on est juste là pour relayer, appuyer, accompagner ».
Toutefois, il manque un point essentiel à cette feuille de route : se mettre en mouvement pour obtenir les réformes structurelles qui pourraient mettre fin à la domination masculine. Des réformes pour en finir avec la domination économique et politique des hommes sur les femmes, une domination facilitée par les violences sexistes et sexuelles (VSS). Les associations féministes appellent à un plan de 2,6 milliards d’euros pour lutter contre les VSS. Ces revendications doivent être soutenues par l’ensemble de la société. Et les hommes sont encore aux abonnés absents sur ces sujets.
Alors la Fondation des Femmes les interpelle avec la campagne « #NotAllMen mais combien d’alliés ? » afin de soutenir le travail des associations féministes qui luttent chaque jour contre le système patriarcal sur le terrain. La tribune invite les hommes à soutenir concrètement la lutte par des dons aux associations féministes.
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