Marjane Satrapi, Catel Muller, Pénélope Bagieu et 144 autres professionnelles de la bande dessinée viennent de créer un Collectif contre le sexisme. Au delà de la dénonciation des attitudes misogynes, ces artistes veulent promouvoir « une littérature plus égalitaire ».
« On nous demande souvent : ‘C’est comment d’être une femme dans la BD ?’ Et nous répondons que c’est comme d’être une femme dans la société. Ou plutôt dans la société patriarcale », témoigne sur son blog Julie Maroh, auteure de Le bleu est une couleur chaude1.
Elles sont en tout 147 créatrices de bande dessinée à s’être engagées dans le Collectif contre le sexisme lancé mardi 8 septembre. Les témoignages sont édifiants : « Quand j’arrive quelque part avec un ami dessineux je suis forcément sa femme », évoque Florence Cestac. « Cette réaction quand on me demande ce que je fais : ‘Ah, vous êtes illustratrice’, comme si une femme ne pouvait qu’illustrer les textes d’un autre. Je déteste », s’énerve Aude Picault. Et Marion Montaigne poursuit : « J’en ai marre des expos et prix pour “la BD de femme”. Ça fait expo ou prix “handisport”. Tiens, petites femmes, on vous a fait un petit bassin où vous baigner ! Hoo regardez les gens !! Les filles aussi savent nager ! Comme c’est mignon ! ».
« Nous voulons tout simplement promouvoir une littérature plus égalitaire en encourageant la diversité des représentations »
A l’origine de ce Collectif de créatrices de bande dessinée contre le sexisme, un constat : non, la « bande dessinée féminine » n’existe pas, non ce n’est pas un genre narratif et oui, cette appellation est misogyne puisque « « la bande dessinée masculine » n’a jamais été attestée ni délimitée. Il est rabaissant pour les femmes auteures d’être particularisées comme créant une « bande dessinée féminine » ».
Contacté par Les Nouvelles NEWS, le Collectif explique : « Nous voulons tout simplement promouvoir une littérature plus égalitaire en encourageant la diversité des représentations en bande dessinée, une littérature qui s’émancipe des modèles idéologiques basant les personnalités et actions des personnages sur des stéréotypes sexués. Nous voudrions aussi qu’on évite de séparer des autres les livres faits par des femmes ou soi-disant adressés aux femmes ».
Au-delà des notions de masculin ou de féminin
A ce propos, le collectif rappelle que le sexe biologique ne définit pas les « goûts et aptitudes des gens ». L’homogénéité des créations de femmes (comme celles des hommes) est donc purement factice. « Nous cherchons toutes à développer nos ressources créatives largement au-delà des notions de masculin ou de féminin. Tout auteur est à l’écoute de cette richesse, bien davantage que dans une volonté de « vendre ». D’autre part, le succès commercial d’un livre arrive le plus souvent par surprise en échappant à toute règle ». Pourtant, le filon de bande dessinée de « filles destinées aux filles » – ou, pire, l’appellation « girly », qu’elles dénoncent – est une aubaine bien lucrative pour les éditeurs.
Le collectif veut donc sensibiliser le monde littéraire en s’adressant à la fois aux éditeurs et aux lecteurs. « Pour lutter contre le sexisme nous avons mis en place une charte pour rappeler quelques principes égalitaires simples aux acteurs du milieu de la bande dessinée (auteurs, éditeurs, diffuseurs, libraires, bibliothécaires, lecteurs). C’est notre premier outil, si chacun le lit, le comprend et l’applique autant qu’il/elle peut dans sa façon d’agir au sein de ce milieu, ce sera déjà un pas en avant », espèrent les 147 artistes.
A l’origine Le Collectif est né d’un ras-le-bol général de ces femmes créatrices de bandes dessinées qui se sentent rabaissées et non considérées dans leur travail. En décembre 2013 Lisa Mandel contacte une trentaine de dessinatrices pour créer un événement parodique Les hommes et la BD, pied-de-nez au sexisme ambiant. « L’abondance de réponses et d’anecdotes à caractère sexiste démontre l’ampleur du malaise actuel », explique t-elle. Le déclic se fait véritablement en 2015 lorsque Julie Maroh puis Jeanne Puchol sont contactées pour participer à une exposition collective « centrée sur le thème des BD destinées aux filles, une vieille obsession des éditeurs de BD » et dont « le corps central sera constitué des collections ‘girliy’ actuelles, parfois très futiles, avec les blogueuses et les auteures en mal de maternité ». La consternation prend alors une tournure plus concrète, celle du Collectif de lutte contre le sexisme dans la BD, ainsi que d’une charte et d’un site internet qui permettra sa diffusion. |
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