23 viols et une centaine d’agressions sexuelles. C’est le terrible bilan de l’École polytechnique pour l’année 2023. Malgré les dispositifs mis en place pour lutter contre les violences, l’établissement demeure un bastion masculin au sein duquel les étudiantes sont minoritaires.

Polytechnique reste gangrenée par un machisme outrancier et une insécurité ambiante. C’est ce que révèle la dernière étude menée au sein de la prestigieuse école d’ingénieur. Vingt-trois étudiant.e.s dénoncent des viols ou tentatives de viols et 118 des agressions sexuelles survenues en 2023. C’est trois fois plus que l’année précédente.
Depuis 2022, une enquête annuelle est menée auprès des étudiant.e.s des filières du cycle Bachelor, du cycle ingénieur et du Master of Science & Technology de afin de recenser les agressions. Dans une volonté de transparence, l’institution rend ses résultats publics. 1866 étudiant.e.s, sur 2929, ont répondu à l’enquête. 25% sont des femmes. Aucune surprise face aux résultats : les femmes sont systématiquement les premières cibles des attitudes à caractère sexuel, des propositions sexuelles insistantes et des attouchements.
« L’entre-soi masculin des classes dirigeantes est façonné entre les murs de l’X«
Si les victimes déclarées sont très majoritairement des femmes, l’étude révèle que les auteurs, eux, sont majoritairement des hommes, qu’ils soient étudiants, collègues de stage, directeur de mémoire/stage ou supérieur hiérarchique. « Le cadre militaire ancre un machisme qui sera perpétué tout le long de notre scolarité. Les femmes à l’X [surnom de Polytechnique, ndlr] se font couper la parole, sont hypersexualisées, sont assignées à des binets [associations étudiantes] stéréotypés. » décrit Lou Mechin dans Le Monde. Cette diplômée du cycle ingénieur de l’Ecole Polytechnique et de l’Ecole des Mines de Paris ajoute même que « l’entre-soi masculin des classes dirigeantes est façonné entre les murs de l’X ». Pour rappel : les étudiants de Polytechnique ont un statut de militaire. Alors qu’un MeToo des armées grandit, cette nouvelle étude démontre bien la culture viriliste ancrée dans ce milieu, et ce, dès les formations.
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Au sein de l’École polytechnique, les femmes représentent à peine plus de 20% des étudiants. De manière globale, les femmes s’orientent moins – parce que moins encouragées à le faire – vers les filières scientifiques. « Depuis la réforme de 2019, les effectifs scientifiques s’effondrent : la baisse est de 30% pour les garçons et de 60% pour les filles. » explique Mélanie Guenais, vice-présidente de la Société mathématique de France dans une étude publiée dans The Conversation. La part des bacs scientifiques parmi les bacheliers et bachelières généraux est passée, chez les garçons, de 63% en 2018 à 41% en 2022. Et chez les filles : de 44% en 2018 à 17% en 2022.
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Sous représentées dans ces filières, les femmes sont la cible privilégiée des remarques et des comportements sexistes. Rien d’étonnant – hélas – lorsque les répondant.e.s à l’étude de Polytechnique confient leur sentiment d’insécurité lors des soirées (6%), dans leur logement (1%), lorsqu’ils/elles marchent seul.e le soir sur le campus (11,7%) et même lorsqu’ils/elles sont en cours (0,4%).
Davantage de prévention et d’accompagnement
Face à la hausse des agressions et du sentiment d’insécurité, Polytechnique se mobilise. En 2017, l’établissement a mis en place un dispositif de prévention, de signalement et d’accompagnement dédié aux situations de harcèlement, de discriminations et de violences à caractère sexuel ou sexiste (HDVS). Dans une interview accordée au Parisien, Laura Chaubard, directrice générale de l’Ecole polytechnique, affirme sa volonté de renforcer la lutte contre les VSS au sein de l’établissement : « Notre cellule d’écoute est composée de quatre référents formés, nous déployons un budget de 50 000 euros dédiés à la prévention. Tous les responsables d’association suivent une formation, une obligation à laquelle ils se plient de façon ultra-volontaire ». Malgré cet investissement, la cellule HDVS de l’École n’est pas le premier recours vers lequel se tournent les étudiant.e.s. Seulement quatre sont passé.e.s par le dispositif pour dénoncer ces agressions. En 2022, cette proportion est même nulle.
Il faut dire que la loi du silence pèse lourdement au sein de l’établissement. L’article 3 du code X de Polytechnique indique même qu’« au dehors, Conscrit, tes interlocuteurs se feront par tes propos une idée de l’École. Sache faire la part des choses et évite de faire étalage de nos usages, car ils sont particuliers, voire impénétrables, et parfois choquants pour qui ne les pratique pas. ». La hausse des agressions dénoncées dans la récente étude est-elle le signe d’une libération de la parole ? Se dirige-t-on vers la fin de l’omerta ?
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