Dans un très beau film radical tiré d’un fait divers, Alice Diop s’attaque aux mystères de la maternité et de l’infanticide.
C’est un film de procès. Basé sur un fait divers de 2015, « Saint-Omer » reconstitue les quelques jours de procès d’une femme, appelée ici Laurence, accusée d’avoir tué sa petite fille de quinze mois en l’abandonnant la nuit sur une plage de Berck-sur-Mer, à la marée montante. Nous tentons de comprendre ce mystère insondable en suivant Rama, jeune romancière elle-même en début de grossesse, venue à Saint-Omer suivre les quelques jours du procès de Laurence. Rama est noire, française d’origine sénégalaise, tout comme l’accusée et sa mère, également présente au tribunal.
C’est un film de paroles : nous écoutons l’accusée, son ancien compagnon, sa mère, la procureure et l’avocate de la défense. Est-ce que leurs mots nous permettront de percer le mystère d’un infanticide ? De concevoir ce que l’accusée avoue ne pas comprendre elle-même ? Les rares paroles échangées en dehors du huis-clos du procès, entre la jeune Rama et la mère de Laurence, pourront-elles nous éclairer sur le lien mystérieux qui attache les mères à leurs filles ?
C’est un film de réflexion. Sur la maternité bien sûr, mais aussi sur les non-dits des inégalités de classes sociales, de sexe et de couleur de peau. Si certains pourraient lui reprocher son intellectualisme, il serait dommage de passer à côté de l’émotion qui croît jusqu’à l’issue d’un procès dont nous ne connaitrons pas le jugement. Cette émotion trouve son apogée lors de la plaidoirie de l’avocate de la défense qui nous offre une meilleure compréhension de nous-mêmes, en tant que filles et en tant que mères.
Déjà salué par de nombreux prix et critiques, « Saint Omer » va représenter la France aux Oscars. On lui souhaite un succès simple en France : pouvoir, malgré sa forme aride et exigeante, rencontrer le grand public.
« Saint Omer » d’Alice Diop, France, 2h02, scénario d’Alice Diop, Amrita David et Marie Ndiaye. Avec Kayije Kagame, Guslagie Malanda, Valérie Dréville, Aurélia Petit. Produit par Srab Films, distribué par Les Films du Losange. Doublement récompensé au festival de Venise 2022, Prix Jean Vigo. Sortie en salle le 23 novembre.
Qui est Alice Diop ?
Nous avions parlé d’elle en septembre dernier lors de l’accueil triomphal de son film au Festival de Venise. Née en 1979, Alice Diop était jusqu’alors surtout connue d’un petit monde de cinéphiles. Quelques années après son premier documentaire en 2005, son talent a été récemment mis en lumière : son court métrage « Vers la tendresse » a obtenu le César en 2017, puis son documentaire « Nous » deux prix – meilleur documentaire et meilleur film de la section Encounters- à la Berlinale en 2021. Jusqu’aux prix du meilleur premier film et au Lion d’argent à Venise pour « Saint-Omer ». Alice Diop évoque dans le dossier de presse du film l’intuition qui l’a menée à s’intéresser en 2015 à ce fait divers à partir d’une photo de l’accusée dans le journal Le Monde. « Moi je la regarde et je sais qu’elle est sénégalaise, je sais qu’elle a le même âge que moi, je la connais tellement que je me reconnais. Commence alors une obsession pour cette femme. » Il faudra quelques années pour que son projet voit le jour, après l’écriture d’un scénario très proche des minutes du procès, avec la collaboration d’Amrita David et de la romancière Marie Ndiaye. Le choix de tourner le film dans une salle de tribunal reconstituée, dans la chronologie du procès, a amené les comédiens à revivre ces moments en s’imprégnant totalement de la réalité. « Bien sûr tout ça provient d’une histoire vraie, d’une matière documentaire, mais ce que permet la fiction c’est d’en faire quelque chose qui n’a plus à voir avec l’histoire d’une seule femme, mais avec notre histoire à toutes » conclue la cinéaste avec sagesse.