« Je travaille à l’Assemblée. J’ai parlé de cette initiative d’appel à témoignage a un ami collaborateur.
Sa réponse a été sans appel : ‘C’est vraiment un truc de nana qui est dégoûtée de ne pas avoir été harcelée, ça !’ »
Voilà le genre de témoignages qu’on peut lire sur le site chaircollaboratrice.com, mis en ligne lundi 17 octobre. Très vulnérables, compte tenu de leur statut précaire, face au sexisme des élus, des collaboratrices parlementaires ont pris cette initative pour récolter les témoignages de femmes victimes de harcèlement dans le monde politique. Pour « montrer, démontrer, puis vaincre ».
Entretien avec Charlotte Lestienne, l’une des fondatrices.

Scène vécue à la cafétéria de l’Assemblée nationale, rapportée sur chaircollaboratrice.com. © emmaclit emmaclit.com
Quand et comment avez-vous eu l’idée de créer ce site ?
Cela date de l’affaire Baupin. Nous avons pris du temps pour arriver à cette démarche, trouver la forme et, pour certaines, se rendre compte de la « chose ». Cela peut paraître naïf mais on s’attendait, après l’affaire Baupin, la tribune et les témoignages des élues qui ont eu le courage de s’exprimer sur ce sujet, à ce que le lendemain à l’Assemblée ou au Sénat, l’ambiance soit différente. En fait, pas du tout. Au contraire, cela a libéré une parole. Nous avons toutes été consternées, on s’est donc mobilisées.
L’affaire Baylet, sous les feux des projecteurs après l’intervention d’Isabelle Attard, a-t-elle également été un déclencheur ? La victime était une collaboratrice parlementaire.
L’intervention d’Isabelle Attard était nécessaire. Plus il y a d’initiatives comme celle-ci, plus le silence est brisé, plus on en parle, mieux c’est. Notre projet a été pensé depuis l’affaire Baupin, mais cette intervention renforce les convictions.
Pour vous, le sexisme dans le milieu politique a empiré après l’affaire Baupin ?
Pas forcément empiré, mais cela n’a rien amélioré, cela n’a pas été pris au sérieux. C’était le sujet de blagues des élus. On s’attendait vraiment à un changement sérieux. Je suis arrivée le lendemain en me disant « C’est bon, tout est fini ». Mais le lendemain c’étaient les blagues, les « Je vais te beaupiner », « Si je te touche le bras, c’est du harcèlement ? ». Cette affaire a été tournée en ridicule par certains députés et certains collaborateurs et cela nous a profondément choquées.
Pourquoi un site internet ?
L’idée, c’était de dépasser le scandale qui ne pointait du doigt qu’une personne. On veut montrer que le sexisme est massif et généralisé. L’idée n’est pas de dire tel député harcèle, tel député est sexiste, tel député a des remarques déplacées. L’idée c’est de montrer que pour beaucoup d’élus, pas tous, on n’est toujours pas considérées comme légitimes, et une des manières de nous montrer qu’on n’est pas légitime c’est de nous rabaisser en permanence, notamment par ces gestes ou comportements déplacés. Notre volonté est de permettre aux femmes, collaboratrices ou élues, d’en parler, pour que la parole se libère.
Mais justement, vous dites qu’avec l’affaire Baupin la parole s’est libérée, mais que cela n’a pas changé les choses…
L’idée n’est pas de dire « ça n’a pas marché mais nous, on va réussir », c’est complémentaire. Il y a plein d’initiatives. L’affaire Baupin était un scandale centré sur un homme. On s’est dit que si on montrait que c’était généralisé, on arriverait peut-être à être prises au sérieux. On veut reprendre la main. Dans l’affaire Baupin ce sont des élues, très courageuses, qui ont parlé. On veut impliquer davantage de personnes.
En quoi les collaboratrices parlementaires sont plus vulnérables, d’une certaine manière, que les élues ?
Nous avons une position particulière. Nous exerçons un métier mais nous ne sommes pas reconnues. Il n’y a pas de convention collective à l’Assemblée par exemple. On est dans des positions très précaires. Il y a d’abord la situation sociale, qui fait que l’on dépend beaucoup de notre député, que ça soit une femme ou un homme. Quand une collaboratrice parlementaire est victime de harcèlement ou de remarque sexiste en permanence, elle ne peut pas forcément les dénoncer, elle peut se retrouver dehors du jour au lendemain et il n’y a rien ni personne pour la protéger.
La deuxième chose c’est que notre métier impose une proximité avec l’élu. On va le suivre dans tous ses déplacements, dans des réunions tard le soir à l’Assemblée quand on doit voter des amendements à plus de minuit… c’est un milieu où on a des relations très fortes, où les cadres sont très flous. Est-ce-qu’on est conseiller politique ? Assistant parlementaire ? Amis ? Comme les frontières sont plus floues que dans le privé, ça problématise la situation.
À terme, une des solutions serait un meilleur encadrement du métier de collaborateur/trice parlementaire ?
Oui, les deux sont liés. Pour nous la précarité de notre emploi, le fait que tout peut changer du jour au lendemain, le fait qu’il n’y ait pas de convention collective, pas d’égalité salariale… nous met à la merci de ces dérives. En fait c’est un contrat de droit privé entre nous et notre député.
Ce n’est pas difficile, en tant que collaboratrice parlementaire, de vous exprimer à visage découvert ?
On s’est posé la question. Nous sommes une dizaine à avoir monté le projet et quatre à parler à découvert. On a la chance de pouvoir le faire car nos députés soutiennent notre initiative. Nous n’avons rien à craindre. C’est horrible parce cela nous apparaît comme une chance, alors que cela devrait être le cas de tout le monde. D’où la nécessité d’un lieu où les femmes peuvent s’exprimer librement.